La parole en art-thérapie – éclairage psychanalyse Lacanienne

Parole, silence et poésie

(Extrait de mon travail de mémoire professionnel-PROFAC 2018)

1 – Paroles poétiques

1-1 Langage : réduction du réel, structure et discours/ 1-2 Orientation psychanalytique et état poétique comme pas de côté

2 – Paroles intimes et imaginaires

2-1 Être page blanche/ 2-2 De la connaissance à la « co-naissance », le rôle de l’ignorance

3 – Paroles libérées et paroles sensibles

3-1 Inconnu et création du sinthome / 3-2 Sublimer ? / 3-3 Renouer avec « lalangue »

Quelle est la place de la parole en séance d’art-thérapie ?


Dans la société et la vie quotidienne, la parole est un outil de lien social qui nous sert à nous exprimer, à adresser une demande, à créer un dialogue. Par la parole nous cherchons l’établissement de vérités et de concepts communs à des fins de communication et de compréhension. Cependant l’art-thérapeute doit se libérer de ces intentions, il ne cherche pas à établir un dialogue ni une vérité et pourtant il est pris dans la parole comme tout sujet. Alors si la parole existe forcément en séance, mais qu’elle n’est ni considérée comme un outil de communication, ni comme un outil de compréhension, il est donc légitime de se demander, quelle place et rôle pouvons-nous donner à la parole en séance d’art thérapie puisqu’elle est de fait présente ?

Mon hypothèse est la suivante : je suppose que la parole est l’outil qui ouvre la brèche poétique, mais également l’outil qui peut permettre de la « refermer », de rompre avec la dynamique poétique et de revenir au réel en fin de séance. Il me semble que le rôle de l’art-thérapeute est tout de même de faire une place au silence.
Pour réaliser ce travail de recherche, j’ai adressé des questions à plusieurs professionnelles : deux art-thérapeutes et une psychanalyste. En plus de me faire des retours sur mon hypothèse, elles m’ont donné des pistes de recherches diverses et variées, elles m’ont conseillé des lectures, ouvrages, articles et des vidéos. J’ai également revisité tous mes travaux depuis mes deux années d’études à Profac, je me suis rendu compte que j’avais ouvert de multiples pistes de réflexion au sujet de la parole. J’ai donc utilisé et approfondi ces pistes ainsi que leurs sources.

Lors de ces recherches, j’ai dégagé trois axes où la parole joue un rôle et/ou prend une place qui se distingue de son utilisation usuelle, quotidienne et sociale. Dans la discussion qui suit, je présenterais d’abord le pas de côté qu’opère l’art-thérapeute par l’orientation psychanalytique et l’état poétique. Ensuite j’élaborerais une réflexion sur la place laissée à la parole intime ou imaginaire du patient. Pour finir, je m’attarderais sur la création du sinthome et j’interrogerais le processus de sublimation et le concept de « lalangue » dans le cadre art-thérapeutique et en relation avec l’outil de parole.

1 – Paroles poétiques

1-1 Langage : réduction du réel, structure et discours

Au départ, à la naissance, le sujet n’est que chair. Il ne fait qu’un avec son environnement. Lorsque son ventre se tord, il pleure, le sein de sa mère arrive à sa bouche et il se trouve comblé d’une manière parfaite, imbriquée dans le réel. Mais l’image intervient. L’imaginaire, le stade du miroir. L’enfant va construire l’image de son corps et sa/ses/la/les formes. Il sépare les objets et sépare l’image de son corps de l’image du monde. La formation unitaire dans laquelle il se trouvait se fragmente. Pour l’instant il s’imagine, il dit moi, mais pas encore JE. Il a une image du moi, reflétée dans la glace, sujet séparé d’autres mais il reste dans la continuité de son environnement, dans une confusion mentale où se confondent lui et l’environnement. Il ne se voit pas comme un tout séparé jusqu’à ce qu’intervienne la demande en mot. Lorsqu’adviennent les images sonores : les signifiants, les mots, le langage, l’enfant se met à symboliser. Cette symbolisation lui permet d’entrer en communication avec l’extérieur. Il apprend à demander en mots et plus en pleurs, gestes, mimiques. C’est l’heure de la symbolisation, « le meurtre de la Chose » nous dit J. Lacan. C’est-à-dire, qu’à partir du moment où j’apprends à dire « table » (par exemple), j’apprends aussi un concept, ce concept créé un repère extérieur que j’ai en commun avec les autres. Ces repères, symboles, sont donc des bases communes qui nous permettent de communiquer. Cependant, ce concept me fait perdre le réel, il me décolle de celui-ci. Puisque j’apprends à concevoir la table comme un objet plat à quatre pieds, je n’accueille plus cet objet dans sa singularité et la mienne : si par exemple je me retrouve en face d’une table avec seulement trois pieds, je trouverais cela étrange, je supposerais peut-être qu’elle est cassée. Un signifiant se pose donc comme une représentation de l’objet originel et vient créer un espace entre le sujet et l’objet réel. La formation unitaire est dès lors perdue à jamais, la continuité avec l’environnement est brisée. C’est un phénomène de castration qui marque pour le sujet un impossible. Ce phénomène lié à la structure du sujet, est appelé par J. Lacan, le Nom-du-père, on peut y voir ce qui enjoint le fait de « nommer », de donner un « nom », et ce fait de donner un « nom » donne aussi un « non ».

Le père est entendu ici comme une fonction, la fonction de séparation, séparation avec le monde marquée par l’entrée dans la symbolisation. La symbolisation c’est la soumission aux lois du langage avec comme conséquence la castration qui structure la psyché. Le langage est donc une structure. Il importe de préciser ce qu’est la structure dans le champ de la psychanalyse. J. Lacan disait à Gilles Lapouge : « La structure n’a pas la même signification pour chacun. Ainsi pour moi, le mot structure désigne exactement l’incidence du langage comme tel dans ce champ phénoménal qui peut être regroupé sous la rubrique de ce qui est analysable au sens analytique. Je précise dans le champ de ma recherche dire « structuré comme un langage » est un pléonasme. Autrement dit la structure, c’est le langage. »
À partir de cette définition de la structure comme langage, on peut évoquer les trois structures : névrose, psychose et perversion. Chacune de ces trois a un rapport particulier à la parole.
J. Lacan développe cette théorie, pour les deux premières structures, dans l’un des textes fondateurs de son approche linguistique de la psychanalyse « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ». Selon lui, ce qui caractérise la psychose « c’est une parole qui a renoncé à se faire reconnaître », ce qui caractérise la névrose, c’est une parole chassée du discours concret. Cette parole se manifeste sous forme de symptôme, symptôme qu’il définit comme une « parole bâillonnée » ou encore comme « un langage dont la parole doit être délivrée ».
Le langage vient donc se placer entre le sujet et le réel, il structure son rapport au monde. Il se place entre le sujet et son véritable objet de désir également, puisque dès lors que la demande passe des pleurs aux mots, elle ratera toujours sa cible, mettant en jeu cet impossible à dire. À partir de la symbolisation, les demandes et les attentes du sujet seront toujours en décalage avec la réalité créant une sensation de ratage, de manque, le sujet S devient $. Cette barre symbolise l’impossible à dire. Cet impossible est l’origine de la plainte, origine de la demande, car il fait souffrir. Cette souffrance engage le sujet sur un chemin de recherche, « qu’est-ce qui me fait souffrir ? ». C’est bien souvent dans le discours des autres que l’on recherche les premiers refuges, « si je ne sais pas, les autres savent peut-être ? ».

C’est ainsi que notre discours se compose des traces de ceux des autres. C’est ainsi que le sujet s’identifie aux noms qu’il connait, aux repères communs qui appartiennent au langage. Autant de noms prisons, qui ratent leurs cibles pour essayer de dire ce que l’on est, depuis le style vestimentaire : « hipster », « sportif », « gothique » jusqu’à la pathologie : « schizophrène », « dépressif »… Autant de noms qui identifient ce que l’on est et tentent de rassurer les souffrances. Bercés sûrement par l’illusion que le bon « nom » nous portera secours, arrivant avec son lot de réponses. Réponses qui seraient censées nous soulager.
C’est ainsi que se dessine le discours qui produit le sujet et l’ordre social dans lequel il est inscrit. Le discours devient ici, un outil d’aliénation et une zone de fusion confusion faisant de la parole un plus de jouir.
Nous sommes donc des parlêtres, sujets parlés-parlants. Structurés par le langage, pris dans le discours et barrés par un impossible à dire.

1-2 Orientation psychanalytique et état poétique comme pas de côté

Cet impossible crée un manque que l’on cherche souvent à combler car le manque crée une souffrance. Cependant, l’orientation psychanalytique nous fait entrevoir cet impossible comme lié à la structure du sujet, donc comme élément incurable. L’art-thérapie, orientée par la psychanalyse, n’essaiera donc pas de « réparer » ou de « colmater » cet espace, ce trou entre le réel et le sujet, mais plutôt d’envisager un « bricolage » psychique permettant de vivre avec. L’art-thérapeute tente d’ouvrir un espace où le patient pourrait échapper aux considérations et aux « étiquettes » habituelles (très présentes dans l’institution). Je crois que c’est la psychanalyse qui nourrissant l’art-thérapie, lui fait faire ce pas de côté, lui insuffle une posture différente. « La psychanalyse opère par désidentification. Lorsque le sujet nous dit: « Je suis déprimé, je fais une dépression », on voit bien que le sujet cherche ici le secours du nom propre pour se nommer et s’identifier à cet insigne qui lui est proposé dans le discours de l’Autre. La psychanalyse opère donc par désidentification, c’est-à-dire que là où le sujet se reconnaît dans un signifiant, au point même d’accepter que ce signifiant lui donne son nom, nous réintroduisons toujours la division. Ça veut dire que le sujet ne sait pas qui il est. Il n’est pas ceci. Il est ce qu’il ne sait pas qu’il est. C’est ça l’hypothèse de l’inconscient. […] La psychanalyse opère par désidentification, à l’entrée. Elle produit la division là où il n’y en a pas. […] Dans la psychanalyse, on ne peut opérer qu’à partir de la division, en tant qu’elle s’expose, c’està-dire qu’elle met une énigme…» Borie Jacques, (Les Cernes de la dépression, Le Pont Freudien, Montréal, 1998).

L’art thérapie orientée par la psychanalyse prend cette direction en ce qui concerne le soin, mais ne met pas en œuvre les mêmes moyens. Alors que la psychanalyse utilise l’interprétation des symboles et une forme de division entre sujet et discours, l’art-thérapie ouvre un espace poétique.
« Celui qui est dans un état de poésie est dans un état de présence intense au monde, cet état d’intensité suppose que celui qui vit en poésie possède un appétit du réel » JeanPierre Siméon, (la nécessité de la poésie, le printemps des poètes, 2015). Jean-Pierre Siméon nous explique un contresens fondamental, car la poésie est souvent vue comme « un moyen d’échapper au réel ». Pourtant la poésie n’est qu’une tentative d’approcher le réel, de le sentir et de l’exprimer. Si j’essaie d’être présent au réel, je me sépare des discours, je fais un pas de côté, je sors d’un certain « prêt à penser ».
Dans une formulation de Jean-Pierre Siméon, le poète qui utilise les mots, vient attaquer « l’ennemi là où il est ». Puisque c’est d’abord le langage qui structure le sujet et le discours qui le produit et établit un contexte dans lequel il évolue.
Cependant, la poésie peut passer par n’importe quelle forme d’art, elle est avant tout une démarche de créativité. Elle s’approprie n’importe quel matériau et tente de s’extraire des codes établis, outils ordonnés et rangés. Alors que le langage coordonne, conceptualise le réel et s’implique dans la chaîne symbolique, la poésie vient jouer, vient bricoler ce langage pour se le rendre plus réel, plus proche du réel. La poésie peut être vécue à travers tous les arts, dès lors qu’il y a un accès à l’expression possible, la poésie peut émerger.
C’est une acceptation complète du monde, dans son étrangeté et ses recoins, un état d’ouverture qui n’exclut rien et n’hésite pas à subvertir le langage pour arriver à ses fins d’expression.

En séance l’art-thérapeute se sert de sa capacité à être en état poétique pour faire appel à celle du patient. L’art-thérapeute se sert donc d’une capacité d’être et non pas de sa propre poésie, ni de capacités artistiques. S’il est artiste, il doit impérativement dissocier son temps créatif et sa profession d’art-thérapeute. Il se passera de conseil technique ou de remarque esthétique.
L’art-thérapie fait donc appel à la poésie, non pas celle de l’art-thérapeute, mais celle du patient. La séance doit offrir au patient la possibilité d’explorer son état poétique, la possibilité de se servir des symboles et des outils à sa guise. Nul besoin de tenir le pinceau dans le bon sens, de diluer les couleurs à la juste dose, de chanter la note harmonieuse, de frapper les touches en rythme. Il s’agit plutôt d’offrir la liberté au patient de subvertir l’environnement pour exprimer peut-être ce que les outils conventionnels n’autorisent pas, il s’agit de mettre au service d’une expression singulière les outils du monde artistique.

L’art-thérapeute au sein de la séance doit permettre cet état poétique. Il fait appel à la créativité singulière de chacun en formulant une ouverture poétique. L’ouverture poétique est une invitation à rêver. Elle ne cherche pas à dégager du sens mais plutôt à se dégager du sens. C’est une proposition qui doit être spontanée, elle ne peut donc pas être préparée à l’avance : « Je n’ai rien préparé car avoir préparé, c’est déjà fixer la pensée » déclarait Edouard Glissant lors d’une conférence. L’ouverture ne porte donc pas d’intention, elle naît dans la rencontre avec le patient. Le dispositif art-thérapeutique en revanche, est préparé en amont. C’est un support créatif qui permet des assemblages sans production possible. L’art-thérapeute doit déjà être dans sa fonction lors de l’élaboration du dispositif, il ne doit pas y placer trop de lui, ni l’apparenter à la souffrance du patient car ce serait une forme d’interprétation. Le dispositif doit rester simple car il est une invitation à bricoler, bricoler davantage avec le manque qu’avec l’objet.

L’art-thérapeute au sein de la séance, ne fait donc pas appel directement à « sa » poésie en tant que sujet, mais il convoque l’état poétique. Il émet et permet la poésie : en mettant au travail sa créativité, l’art-thérapeute subvertit les codes préétablis du langage. C’est-à-dire que l’ouverture poétique et le dispositif doivent favoriser le jeu avec les mots, la possibilité de les contourner, de les dévier. On peut parler ici d’une parole joueuse. L’état poétique peut s’élaborer grâce à l’attention flottante permettant à la pensée d’être à la fois présente dans l’instant, mais aussi vagabonde, on parlera de « vacances psychiques » pour l’art-thérapeute en séance. Il s’agit d’être à la fois en état de présence et d’absence. Etre là sans envahir, être singulier et neutre, être attentif mais pas concentré. Cet état, loin d’être naturel est un travail permanent pour l’art-thérapeute. On peut donc se demander comment s’élabore ce travail ? Si la poésie se réfère à la singularité, comment dans le cadre d’une séance d’art-thérapie, peut-on rester neutre dans la relation à l’autre ? Et qu’engendre cette neutralité vis-à-vis de la parole ?

2 – Paroles intimes et imaginaires

2-1 Être page blanche

Cette attitude de neutralité fait partie du travail de l’art-thérapeute. Elle est un travail permanent qui nécessite une supervision où l’art-thérapeute mettra à l’analyse la relation transfero-contre-transférentielle. C’est le travail sur cette relation qui dégagera un espace neutre ou le patient pourra établir une autre forme de parole. C’est aussi, pour l’art-thérapeute, mettre au travail sa juste place dans l’espace thérapeutique sans être parasité en séance par l’environnement. Le transfert démarre du moment où, une personne décide ou prévoit de se diriger vers un thérapeute.
Pour qu’il y ait art-thérapie, il faut qu’il y ait une demande : « et une demande c’est tout d’abord une question : quelle est la vérité de ce dont je souffre ? » Joseph Attié, (Du symptôme au sinthome). S’il y a demande de thérapie, c’est que le symptôme devient trop envahissant pour le patient et qu’il y a désir de s’en défaire. Le sujet, bien que divisé de sa demande par le signifiant ($ <> D), trouve auprès de l’art-thérapeute un lieu d’adresse. Il adresse sa demande quelle que soit sa valeur par rapport au réel besoin, c’est ainsi que débute le transfert (si le mystère de la rencontre opère) et que peut démarrer le processus art-thérapeutique. Le postulat de base est que le patient fait confiance à l’art-thérapeute (sinon il n’irait pas le voir pour aller mieux). Il estime que l’art-thérapeute aurait des réponses/outils à lui fournir, c’est ce que l’on appelle le « supposé savoir » (d’où l’importance de la volonté du patient à entamer une thérapie). Autrement dit, au commencement de la thérapie, le patient suppose que l’art-thérapeute sait des choses que lui ne sait pas.
Le transfert consiste en ce que le patient transfère (déplace) inconsciemment sur la personne de l’art-thérapeute une ou des relations de son passé, ou de son présent, où il a été dans des situations de « supposer un savoir » à l’autre. C’est pour cela que l’on évoque les fonctions du père et de la mère, symbole de cet Autre qui sait quand nous ne savons pas. Le patient va alors se mettre à rejouer, à répéter ces relations avec l’artthérapeute, c’est ce que l’on appelle la répétition. En travaillant son contre-transfert, il s’agira pour l’art-thérapeute, de petit à petit déjouer la répétition, c’est-à-dire, de ne pas répondre aux mécanismes relationnels enclenchés par la répétition.

C’est à cette non-réponse que travaillent l’attitude apathique, la neutralité et l’attention flottante. En effet, l’art-thérapeute n’aura pas les réactions « courantes » (auxquelles on pourrait s’attendre) dans la vie sociale. Il laisse passer de l’air, « un souffle » (« le souffle du neutre »-Jean-Pierre Royol). Ainsi le patient pourrait s’émanciper, se libérer, et dans ce nouvel espace relationnel, créer de nouvelles solutions pour dénouer ses conflits intérieurs et/ou extérieurs.

Le transfert peut recouvrir une multitude de formes faisant varier sa nature. Il peut tantôt s’agir d’amour, ou de haine, et parfois de passion en fonction de ce qu’a vécu le patient dans son passé et des nouages de ces relations, mais également en fonction de sa vie actuelle. On imagine donc aisément la consistance incertaine et complexe du transfert qui est en constante mouvance et en constante évolution subissant diverses influences. Le travail du contre-transfert est de même nature, il est constant, tout au long du suivi il doit être au travail, il évolue et subit également une multitude d’influences que l’art-thérapeute se doit de repérer, c’est son travail, un travail d’élaboration. Le travail du contre-transfert consiste à « résoudre » en quelque sorte le transfert. Si bien qu’à la fin d’une thérapie, il est essentiel que le patient se soit libéré du supposé savoir de départ dédié à l’art-thérapeute.

On peut, dans la vie courante, rencontrer des phénomènes transférentiels. Mais le phénomène du transfert tel que l’a découvert S. Freud est propre à la thérapie et il est le corps de nombreuses formes d’entre-elles qui touchent au psychisme, tel que l’artthérapie. Le contre-transfert est donc le corps du travail de l’art-thérapeute, pour ce faire il s’agit pour celui-ci d’être supervisé et de travailler constamment sur lui, en dehors des séances qu’il donne, sur ses intentions et ses attitudes de thérapeute afin de les faire tendre, avec le plus de justesse possible, vers une forme de neutralité.
L’art-thérapeute n’a pas d’objectif, il n’essaie pas d’emmener son patient quelque part, mais il l’accueille comme il est, dans toute sa singularité. Il est comme une page blanche où le patient pourrait écrire une nouvelle histoire, il « prête » son inconscient.

L’art-thérapeute doit constamment travailler sur lui-même pour gérer son contretransfert et pour pouvoir faire confiance à sa qualité d’être à l’autre afin de proposer des ouvertures poétiques spontanées, sans intentionnalité.
C’est donc ce travail qui lui permet d’avoir une attitude neutre et une attention flottante, on parle « d’état apathique ». C’est une attitude qu’on ne rencontre généralement pas dans la vie courante ni dans le champ social.
Dans cette attitude, la parole vient prendre une place toute particulière puisque l’artthérapeute ne peut pas considérer que le patient s’adresse à lui directement. J’évoque ici, une seconde fois, le cas de K qui m’avait confronté aux questions, « que dois-je répondre ? », « dois-je répondre ? ». C’est ici, que dans ma fonction d’artthérapeute stagiaire et ce qui en découle de la fonction de la parole, j’analyse les questions qui me heurtent en silence. Comme un écho de sa parole qui résonnerait en moi. Mon travail à ce moment est donc d’analyser cet « écho », pourquoi vient-il me déranger ? Mon travail n’est donc pas de formuler une réponse, ni même d’imaginer qu’une question m’est ici adressée. On entre donc dans un champ de la parole sans adresse supposée. Le rôle de l’art-thérapeute est aussi de laisser la place à cette parole, ne pas la déranger, sortir du désir de réponse inhérent au dialogue « habituel » que l’on rencontre dans la vie. En art-thérapie on ne brusque pas, on laisse la part d’ombre tranquille, c’est ici qu’interviennent la discrétion et le silence. Ainsi on permet au patient de faire son propre laboratoire où il peut chercher, inventer, bricoler, trouver luimême dans une parole de soi à soi, non dérangée par un tiers. On peut ici parler d’une parole intime pour le patient. L’espace neutre dégagé par le travail du contre-transfert déleste la parole de sa visée communicationnelle, et le patient peut parler intimement, pour lui-même, à lui-même.

2-2 De la connaissance à la « co-naissance », le rôle de l’ignorance

Quand les temps de l’institution s’enchaînent et se ressemblent pour tous, quand le rythme collectif prend le pas sur le rythme de chacun. L’art-thérapie se place en décalage. Le temps de la séance appartient au patient. Il fait ce qu’il veut du temps de la séance. Il n’y a pas d’objectif à remplir.

Il ne faut pas forcément finir son assiette ni se laver. Le patient arrive tel qu’il est, c’est l’art-thérapeute qui travaille sur ses attentes et ses intentions pour qu’elles ne viennent pas entraver la singularité du patient. Cela est rendu possible par son travail sur son contre-transfert et sa qualité d’accueil. Ainsi, la parole n’est pas considérée comme un moyen d’aboutir à une connaissance du monde où de l’autre comme c’est le cas dans nos échanges courants ou sociaux.

La parole est donc davantage considérée comme une co-naissance car elle ne connaît pas le sens. Elle est extraite de sa fonction de savoir commun et elle naît dans un espace neutre. Elle est une rencontre sans cesse renouvelée et cette rencontre est nourrie par un supposé d’ « ignorance ». Dans cet espace, l’ignorance revêt elle aussi, comme la parole, d’autres atours. Ignorer, ne pas savoir. L’ignorance désignait en premier lieu (XIVème siècle), le fait de ne pas être averti des réalités de la vie et en particulier de la vie sexuelle. Aujourd’hui, l’ignorant désigne une personne qui n’a pas conscience de sa condition, de son environnement, qui manque d’intelligence, qui ne sait pas. En institutions, psychiatriques ou accueil de personnes à autonomie réduite voir réduite à l’extrême (MAS), les patients peuvent parfois et cela découle du contexte, être stigmatisés comme des « ignorants » face au personnel soignant. Coupés du monde, dans des établissements dont ils sortent rarement, on considère qu’ils ignorent les enjeux de la vie réelle, de la vie « dehors » et qu’ils ignorent, pour certains, les enjeux de leur pathologie. Alors que le personnel, serait d’un autre côté, celui qui sait. Celui qui connait leur pathologie et comment les soigner, il sait aussi le monde « dehors ». Être en marge est donc considéré comme une méconnaissance du reste du monde, une forme d’ignorance.

L’art-thérapie tend à faire bouger ces représentations de l’ignorance et de la marge. L’art-thérapeute tend à remettre en question le supposé savoir. Il vient se placer en trait d’union entre ignorance et savoir. Et c’est cela qui confère à la parole une place toute particulière. Remettre en question, c’est accepter l’inconnu et l’énigme que constitue l’Autre afin d’accueillir chacun dans sa singularité.

Le patient n’a pas d’obligation de bien dire, ni de dire et ne doit en aucun cas remplir un quelconque objectif, ce qu’il fait ne sera ni montré, ni jugé, ni interprété.

Ignorer, s’ignorer, être en marge n’est pas un rempart au potentiel de poétisation, car la poésie est singulière. La parole, considérée comme une co-naissance s’étend au-delà des considérations et des représentations normées, en décalage, elle est ouverte aux repositionnements des symboles. « Lorsqu’on pose la question de la folie, et donc de la normalité, on ne peut s’empêcher de travailler sur ses frontières toujours mouvantes. Il en va de même pour le para-normal qui devrait se dissoudre au fur et à mesure des avancées scientifiques. Néanmoins, les deux sont amenés à se rencontrer, car l’expérience de l’inconnu ne se résorbe pas de façon concomitante au progrès de la raison sur la déraison. » Renaud Evrard (Folie et paranormal). Dans ces conditions la parole devient une expérience de l’inconnu sans attente de connu à venir.

Ainsi, en art-thérapie, l’ignorance peut être levier à l’expression et à la poétisation avec ses limites aussi, puisqu’il ne s’agit pas de faire de l’ignorance une ligne de conduite non plus. J. Lacan place l’ignorance dans la série des passions « En faisant de l’ignorance une passion, Lacan faisait plus que de reconduire le lien traditionnel, qui veut que la passion soit une manifestation de l’ignorance. Avec la notion de savoir insu, la psychanalyse change le statut de l’ignorance et la situe comme passion du transfert, avec l’amour et la haine. L’ignorance témoigne alors d’un fait de structure fondamental qui la relie à la jouissance phallique. » (Troisième conférence d’automne 19 décembre 2013 L’ignorance). L’art-thérapeute, sans jouir de l’ignorance, tente en revanche d’en cultiver la présence et l’humilité qui en découle et d’en laisser la poésie s’exprimer. J’évoque donc ici davantage une ignorance qui se réfère à un espace laissé libre où le savoir n’est pas recherché. C’est dans cet espace laissé libre où la remise en question est possible que la rencontre peut avoir lieu.
L’art-thérapeute ouvre donc un espace de rencontre ailleurs, autre que celui du langage. Ici la parole ne sert pas à communiquer car de toute façon : « que l’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend » J. Lacan (dans Encore), J. Lacan qui considérait la communication comme une escroquerie.

En art-thérapie, grâce à la remise en question du « présupposé savoir », il y a une place pour une parole qui se déploie aussi dans la matière, matière sonore, sensible et sensorielle. Une parole qui peut se déconstruire et se reconstruire dans sa forme et ses termes, non pas comme une connaissance du monde mais comme une co-naissance. Le sujet pourrait alors faire émerger sa langue singulière et de ce fait naître avec elle. Rencontrer le monde d’une autre manière.
« « L’âme-à-tiers », la matière langagière ouvre à l’inconnu, à l’absence de réponse, de référent aux signifiants attrapés dans le filet du savoir-faire poétique, ouvre au trou qu’il faut atteindre, être, pour se faire voyant, c’est-à-dire se mettre à l’écoute des voyelles, des sons, de la musique de lalangue. Le poète avant le psychanalyste ne croit pas à cette fiction qu’est le métalangage. Le philosophe sans doute, l’écrivain, le romancier souvent… » Esther Tellermann, (S’apparenter à un poète). Alors où peut mener cette parole qui se dessine hors de la communication et de l’adresse ? Où peut mener cette parole nourrie d’inconnu, d’imaginaire, de sensorialité et d’intimité ?

3 – Paroles libérées et paroles sensibles

3-1 Inconnu et création du sinthome

Le nouage des registres psychiques, RSI (Réel, Symbolique, Imaginaire) est symbolisé géométriquement par l’imbrication de tores. Ces tores s’imbriquent en se superposant, ils forment un nœud dit borroméen et viennent coincer sur un point. Ce point c’est l’objet petit a. Objet du désir qui se répète infiniment. Il est le creux, le manque inhérent au sujet, l’espace entre lui et le réel. C’est un objet structurel. Comme les tores sont superposés, ils peuvent glisser si bien que ce nœud borroméen n’est pas un schéma parfait. Lorsque le nouage connaît une défaillance, et qu’un des registres vient en envahir un autre, une quatrième pièce entre en jeu. Le symptôme. Le symptôme vient nouer la défaillance pour permettre au sujet de continuer à fonctionner. Symptôme et sinthome Le symptôme est un « rafistolage », « afistolage » inconscient qui est, d’une certaine façon, subi par le sujet. Il peut devenir trop envahissant voir invivable. Le sujet peut cependant remplacer le symptôme par un sinthome ou plutôt transformer le symptôme en sinthome, en bricolant lui-même un nouveau nouage, une quatrième pièce lui permettant de fonctionner. Il peut être créateur de son sinthome.
Le symptôme en psychanalyse est différent du symptôme en médecine. Il n’est pas forcément signe de maladie. Il est l’expression, la traduction, la partie visible et ressentie d’un conflit interne, à la fois conscient et inconscient en fonction des cas.
Lorsque le symptôme devient invivable, il se peut que le sujet veuille s’en débarrasser. Cependant le symptôme est « ce qui fait tenir », ce qui permet au psychisme de survivre. Depuis J. Lacan, il n’est plus considéré comme une partie à éradiquer, car il fait partie de l’équilibre psychique. C’est le quatrième cercle du nœud Borroméen. Il vient entrelacer le trou béant, cause de la névrose ou de la psychose. Il vient comme un pansement maladroit, réparer ce qui est brisé entre le symbolique et le réel, ou le symbolique et l’imaginaire. « Certains symptômes ont une fonction de prothèse. » (définition-Carnet2psycho). C’est un « compromis » pour tenir. C’est ainsi que J. Lacan invente le terme de « sinthome », pour désigner la partie du symptôme qui restera, qui « doit » rester, bien qu’elle soit ajustable et ne doit pas être une entrave à l’existence.

Le symptôme peut être vu en premier lieu comme « signe linguistique », il se lit et s’interprète dans le langage, car il est construit « soutenu » par une structure langagière qui a fait défaut, qui a raté, ou qui s’est noué de la sorte pour concevoir le traumatisme et continuer de vivre. On peut donc le définir comme une métaphore : « Ce n’est plus sur le signifié que porte le refoulement, mais sur le signifiant, le signifié n’étant plus qu’effet du signifiant refoulé. » Dominique Noël, (Le symptôme dans tous ses états). Mais ce n’est pas tout, il ne suffit pas de déceler sa structure langagière, sa source métaphorique pour le soulager, et ce n’est pas sa seule nature. Lui « donner du sens » est une étape, mais le symptôme est aussi « lieu de jouissance ». Le symptôme fait jouir le sujet, car il est une « solution » en lui-même. Un sujet peut donc vouloir s’en débarrasser et paradoxalement y être farouchement attaché. Il doit donc « se détacher de la part libidinale que comporte le symptôme » Dominique Noêl, (Le symptôme dans tous ses états).
Vouloir l’éradiquer pourrait avoir des conséquences catastrophiques et mettre en danger le psychisme du sujet. Cela dit il peut être soulagé par divers processus mis en place par le patient lui-même, favorisé par le cadre art-thérapeutique comme le travail du contretransfert ou comme le processus de sublimation.


3-2 Sublimer ?

L’art-thérapeute se trouve pris, dès lors qu’opère le transfert, dans le fonctionnement pulsionnel du patient et ce sera le travail de l’art-thérapeute d’en soulager les tensions. La pulsion a deux voies par lesquelles s’exprimer : 1) Le symptôme 2) La sublimation Le symptôme, subi et douloureux, est souvent ce à quoi le patient tente d’échapper. À l’inverse, la sublimation, place le sujet comme acteur de son cheminement, à la recherche d’une valorisation sociale de la pulsion. Elle permettrait au patient de s’approprier sa souffrance et en quelque sorte de décider du sort de sa douleur et de bricoler par la suite sa propre solution, son sinthome. L’art-thérapie évoque les voies de la sublimation bien que cette dernière ne puisse être l’intention de la thérapie. En effet, la sublimation n’est pas accessible à tous et « apparemment -nous dit Joseph Attié- celui qui a besoin du transfert n’est pas doué

pour la sublimation. Et celui qui sait manier la sublimation n’a pas besoin du transfert ». La sublimation et le transfert sont donc deux voies thérapeutiques bien distinctes et à la fois très entremêlées, car la solution n’est pas binaire et le chemin de chaque patient est différent. De plus, une sublimation excessive ou forcée peut conduire au symptôme : « qui veut faire l’ange, fait la bête » Pascal. Il est important de considérer que la sublimation s’apparente à un mécanisme de défense, bien qu’elle n’opère pas par l’affrontement et qu’elle ait le pouvoir de transformer l’énergie pulsionnelle de manière exceptionnelle. Elle opère tout de même un déplacement du désir et A. Freud observait (in Sandler 1985/1989) que la sublimation engendrait à long terme moins de satisfaction que l’assouvissement instinctif de la pulsion. Non seulement elle n’est pas toujours une valeur sûre, mais surtout, parfois, et vu la vulnérabilité de certains patients, c’est déjà bien d’offrir une possibilité d’expression. C’est donc là que je citerais encore J. Lacan « les névrosés vivent une vie difficile et nous essayons d’alléger leur inconfort… Une analyse n’a pas à être poussée trop loin. Quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre, c’est assez ».
Mais la sublimation est une forme de parole, une rencontre possible avec la matière, dans la matière. Un bricolage singulier du langage, un dialogue possible avec la matière et dans la matière. Le dialogue étant entendu ici comme une élaboration structurelle. En sciences, la sublimation est le passage d’un corps solide à l’état gazeux sans passer par l’état liquide. Je trouve l’analogie intéressante à faire avec le concept psychanalytique de sublimation. Lorsqu’un individu se trouve confronté au Réel pur (état que je dirais solide, état qui cogne, frappe), il lui faut se saisir de ce Réel par l’Imaginaire et/ou la Symbolisation pour éviter le chaos intérieur (état liquide). Différents chemins s’offrent à lui, pris entre réactions conscientes et inconscientes. Il peut prendre celui de la sublimation. Frida Khalo est un exemple très illustratif de ce processus. Après ses accidents et ses abandons, elle se met à peindre des images de son corps, baignées dans un monde fantasmagorique, un univers qui appartiendrait au domaine du rêve. La sublimation serait une manière de s’approprier le Réel, « le corps réel ». Une sorte d’échappée, de fuite imaginaire et symbolique positive qui lui permet de soutenir l’insoutenable.

La sublimation n’est pas un instant fugace, elle ne se résume pas à un simple geste créatif, elle serait plus une sorte de processus, de mouvement lent, voire d’attitude qui permettrait de poétiser une situation douloureuse ou une douleur. Elle n’est donc pas observable au sein d’une séance d’art-thérapie (seules des bribes, quelques indices, peuvent éventuellement laisser penser que le sujet entre en phase sublimatoire), mais la sublimation se dessine bien au-delà de la séance dans les profondeurs de la vie intérieure du patient toujours entre conscient et inconscient. La sublimation serait l’état gazeux qui soulage du symptôme et/ou du choc (en fonction du temps que prend le processus à se mettre en place et en fonction du moment auquel il intervient). Elle permettrait au patient de s’approprier sa souffrance et en quelque sorte de décider du sort de sa douleur et de bricoler par la suite son sinthome. Permettant au Réel, à l’Imaginaire et au Symbolique de tenir ensemble et donc à son psychisme de trouver une forme d’équilibre. Le rôle de l’art-thérapeute peut être de laisser l’espace à la sublimation pour qu’elle trouve des racines, des points d’appui, des canaux d’expressions. Cela nécessite que l’art-thérapeute connaisse et reconnaisse ses propres douleurs et les solutions qu’il a luimême mises en place pour les sublimer. Autrement elles risqueraient de venir obstruer cet espace. Cet espace qui pourrait être celui où intervient « le souffle du neutre » (concept de Jean-Pierre Royol). La sublimation peut s’apparenter à une forme de parole. Parole de soi à soi, parole de soi avec le monde. Pour se faire, le patient doit avoir l’espace d’explorer des voies d’expression toutes singulières.
Il me semble important de constater que l’art-thérapie peut venir se placer différemment, sur un autre pan de la thérapie dans une démarche sensible qui favoriserait l’expérience et le travail des sensations. Ainsi il ne s’agirait pas de venir soulager la psychopathologie par un apport de savoir et de compréhension, mais bien par la poétisation, par une libération des sens et de l’imaginaire où l’expression pourrait trouver de nouveaux chemins. Une parole peut se frayer un passage dans la matière et dans l’intimité préservée de la séance.

On peut rappeler ce qui différencie l’art-thérapie de la médiation artistique où c’est la relation à l’objet qui est primordiale, le médiateur artistique est d’ailleurs interchangeable, pas l’art-thérapeute. On peut également différencier l’art-thérapie de l’atelier d’art qui lui, comprend des objectifs (techniques, esthétiques…) et où la relation à l’objet peut être importante. En art-thérapie, l’objet est éphémère, il ne représente rien du patient, il ne fige rien. Les dispositifs permettent de laisser aller sa créativité sans créer un objet. Cette éphémérité favorise le mouvement psychique en dehors de la séance et fait de la place à l’être et à sa parole dans la matière. Le parlêtre peut avoir un espace pour entrer dans sa recherche poétique.


3-3 Renouer avec « lalangue » ?

Le parlêtre est une autre manière de désigner le sujet puisque tout sujet est parlêtre. C’est-à-dire que tout sujet est parlé-parlant, pris dans la parole. En effet, car tout sujet est pris dans le langage avant même de naître puisqu’avant de parler il est parlé et c’est déjà une manière d’être pris dans le langage. Le sujet est assujetti au langage.

Le langage est la chaîne de signifiants qui nous permet d’entrer en communication avec les autres. Signifiant construit, de l’ordre du savoir. Le signifiant (S2) se distingue du signifié (S1). Le signifiant est rattaché au symbolique, ce à quoi le sujet a donné du sens et qui renvoie au signifié. Le signifié étant la trace imaginaire de l’évènement. Le langage reste donc abstrait. C’est une notion, une connaissance que l’on essaye de figer de la langue. La langue, elle, est liée directement à la parole, chacun possède la sienne, sa manière de parler qui lui est singulière et qui reflète que chacun est pris à sa façon dans le langage. Au-delà du sens du discours, il y a son corps, sa forme profonde qui se rapporte au signifié, à la trace inconsciente que laissent les autres et les évènements au fond de nous. Cette forme profonde peut émerger dans la prononciation, l’agencement et le choix des mots (leurs sonorités n’étant pas hasardeuses), mais également les gestes, regards, ce que dit le corps. Au-delà du langage conscientisé, il y a la langue de l’inconscient composée de phonèmes, de mouvements, de manières de dire. Au creux de cette parole c’est l’inconscient qui s’exprime, J. Lacan parle alors de la Lalangue.
L’art-thérapeute n’étant pas analyste, il ne cherche pas à « lire » les signifiants (mots) ni à les interpréter pour remonter jusqu’aux signifiés (choses signifiées par les mots). Cependant, éclairé par la psychanalyse, il a conscience des dimensions de la parole et de ce qui peut se jouer dans son discours et dans celui d’un patient. Ainsi, il utilisera peu de mots et s’attachera davantage à écouter qu’à répondre. Il joue aussi avec les mots…
L’art-thérapeute a, je pense, un enthousiasme à se laisser aller au-delà des mots, à jouer avec des balbutiements de matières, sonores et tactiles, il trouve du plaisir dans la découverte. Lalangue est ce que chacun a de plus singulier, l’art-thérapeute ouvre un espace pour renouer avec lalangue, retrouver des traces de lalangue, renouer avec sa poésie.
Son rôle sera d’ouvrir un espace propice à la poétisation des signifiants et des signifiés sans laisser intervenir son intention. Le patient est libre d’entrer dans la poétisation ou bien de la contourner à sa manière et c’est avec sensibilité que l’art-thérapeute accueille les mouvements de parole en amenant de nouvelles questions aux questions émergentes dans le dispositif.
Il me semble que l’art-thérapie par les voies de l’imaginaire peut ouvrir l’inconscient à de nouvelles formes d’expressions bien au-delà des mots et ainsi permettre à ce qui nous échappe, et peut parfois peser, de trouver des solutions pour se manifester, s’extérioriser afin de libérer la psyché de certaines tensions et intentions inconscientes. L’art-thérapeute au sein de la séance, s’abstient de tout jugement face ce que peut dire le patient. En ce qui concerne sa parole au sein de sa fonction d’art-thérapeute pèse et mesure ses mots, il en utilise peu. Il fait également de la place au déploiement d’une parole non-verbale et inscrite dans la matière en usant de dispositifs variés et accessibles au patient, lui permettant ainsi d’exprimer sa singularité. Enfin, par sa posture il émet et permet la poésie : en mettant au travail sa créativité, l’art-thérapeute subvertit les codes préétablis du langage. En mettant au travail son attention flottante et sa neutralité il laisse la place à la lalangue, il laisse émerger de nouveaux nouages entre le symbolique, le réel et l’imaginaire. C’est comme cela que le patient peut entrer dans la création de son sinthome. Ainsi, en séance d’art-thérapie, la parole n’est pas connaissante, elle admet ne pas détenir de savoir et elle n’est pas à la recherche de sens.
Forcément, l’art-thérapie et l’art-thérapeute s’oppose par nature de aux logiques de rentabilité et d’efficacité, on peut comprendre la difficulté de l’art thérapie à se faire une place. Cependant, on ne peut considérer comme seule approche le « mental », (la logique, le raisonnement) sans craindre d’étouffer une part d’humanité qui existera toujours dans la sensorialité et la sensibilité et qui cherchera sans relâche des espaces pour s’exprimer. « La poésie est-elle possible dans une société qui laisse envahir ses conduites, son enseignement, sa parole par les mots de la technologie, du commerce ? Ceux qui ne savent plus l’infini qui est intérieur à l’objet naturel et incitent donc un autre infini, celui du rêve, à se déployer, mais bien pauvrement, parmi les stéréotypes publicitaires ». Joseph Joubert « La poésie doit réintensifier l’être au monde, ne va t’elle pas être repoussée toujours plus vers le monde des marginaux que l’on prive de responsabilités, autant que de moyens d’existence ? On peut, certes, craindre pour l’avenir de la poésie quand les médias nous donnent à douter chaque jour, de tout simplement, l’avenir de la vie humaine sur sa planète polluée ». Yves Bonnefoi

4 – Conclusion
Il n’y a que la rencontre au centre du processus, avec ou sans mots. C’est bien au-delà de ce que nous croyons et c’est bien pour cela que sans cesse nous nous interrogeons. Cela a été l’une de mes premières découvertes in situ et donc une remise en question du présupposé savoir.
Mes expériences de stage ont ébranlé mon positionnement et mis au travail mon contre transfert. Ces expériences, toutes singulières, ont contribué à déconstruire mon savoir, ma vérité sur les mots, le langage, la parole que je m’étais construite au fur et à mesure des années, pour mettre en relief tout le potentiel de la parole, ou de la non parole, bien au-delà du silence et bien au-delà des mots.
Une des premières choses que j’ai appris en étudiant l’œuvre de J. Lacan est que le mot tue La Chose. Alors oui, le langage nous fait entrer au rang des êtres civilisés, nous donne accès au monde de l’Autre et fait de nous des parlêtres. Cependant, cette symbolisation du monde ne nous appartient pas et nous soumet, dès lors que l’on apprend à parler, à une certaine approche des choses, au code, aux mots et à leur sens qui est pour nous préétabli. Alors qu’en est-il de notre subjectivité, ne serait-il pas important dans la sphère de l’humain, au sein des institutions notamment, de laisser une place à une autre approche, plus en lien avec le corps et la sensibilité de chacun, laissant parfois le langage de côté ? Il me semble que l’art-thérapie dans le domaine du soin vient prendre cette place toute particulière et vient renverser de nombreux codes préétablis. En effet, en s’appuyant sur la matière et en ouvrant la voie à la poétisation, sans chercher sans cesse à décortiquer les mécanismes du corps et de la psyché, l’art-thérapie donne un rôle au corps qui se met en mouvement, donne une liberté à l’imaginaire, ouvre un passage, au-delà du langage. Elle offre un espace où l’on peut peut-être s’émanciper des « cases ». L’art-thérapeute alors n’apprendrait pas à trouver les bons mots, mais à faire une place au silence, il n’apprendrait pas à trouver des solutions, mais à accueillir les symptômes, il n’apprendrait pas à répondre, mais à prendre le temps d’écouter et de regarder.